Cinq merveilleuses merveilles du monde (Série #2)

Temps de lecture : 11'50"

 

Il y a quelques mois, nous vous présentions ici-même une première série de cinq remarquables articles de collection.

Chaque collectionneur a ses préférences, ses thèmes de prédilection, ses objets de collection fétiches.

La pièce maîtresse qui parachèvera l'œuvre.

Et le numismate ne fait pas exception à la règle.

Nous voici donc embarqués de nouveau ensemble pour une nouvelle expédition à travers le monde qui vous dévoilera cinq articles de collection indubitablement dignes du plus grand intérêt, indubitablement originaux, sûrement rares ou encore parfois surprenants, voire amusants.

Parce qu’une pièce de collection n’existe pas seulement pour elle-même mais aussi pour le contexte qui l’accompagne, son origine, sa composition, les personnages, les objets, tout ce qui enrichit son histoire...

Cinq merveilleuses merveilles du monde (Série #2)

Voici donc cinq nouvelles merveilles du monde à découvrir sans tarder pour rêver et - qui sait - à ajouter prochainement à votre (toujours incomplète) collection.

 

Cinq merveilleuses merveilles du monde (Série #2)

Faire la tête au carré

Force et indépendance

Monnaie d’essai en argent de 10 Złoty (Pologne)

  • Catégorie : Monnaies d'essai
  • Pays émetteur : Pologne
  • 9.000 €

 

Nous commençons très sérieusement et en toute sobriété (ça ne va pas durer, on prévient !) avec le maréchal Józef Klemens Piłsudski, qui fut une figure indissociable de l’histoire de la Pologne au XXème siècle. 

Pugnace et tenace, il travailla sans relâche à l’indépendance de son pays qui n’en était plus réellement un depuis la fin des guerres napoléoniennes.

Il finit par obtenir gain de cause.

L’indépendance de la Pologne sera proclamée dès la fin de la Première Guerre Mondiale, le 11 novembre 1918.

Józef Piłsudski en sera le chef d’Etat sous la Deuxième République, de 1918 à 1922. Puis ministre à la fin des années 20, puis enfin Ministre des Forces Armées de 1926 à 1935, sous un régime semi-autoritaire qu’il aura contribué à mettre en place grâce à un putsch.

Si le personnage est tout en contraste, on lui doit notamment, sous l’impulsion du Parti Socialiste polonais, la journée de huit heures, l'enseignement gratuit et le droit de vote des femmes. On notera également qu’il fut farouchement opposé aux politiques antisémites de certains de ses proches voisins.

Cette citation, tirée du Livre d’or du palais de l’Elysée et laissée en 1921, résume assez bien le personnage et toute son ambivalence :

« La force sans la liberté et la justice n'est que violence et tyrannie ; la liberté et la justice sans la force ne sont que verbiage et enfantillage. »

La fin de sa carrière politique sera également marquée par des répressions relativement violentes et notamment l’emprisonnement d’opposants politiques. Le maréchal avait pourtant goûté à la froideur des geôles sibériennes dans sa jeunesse.

Cette période de l’histoire polonaise voit également le grand retour du złoty.

En effet, cette devise d’origine toute moyenâgeuse n’avait plus cours depuis 1850. D’abord, on utilisa le rouble puis, dans un second temps, le mark polonais. Mais à la fin de la guerre, la situation devient compliquée en raison d'une hyperinflation. Le złoty est donc finalement réintroduit lors de la réforme monétaire de 1924.

Et c’est donc bel et bien en złoty qu’est réalisée cette magnifique monnaie d’essai en argent de 1934, à l’effigie de Józef Piłsudski, immortalisé par Stanisław Kazimierz Ostrowski. Cette frappe extrêmement rare sur flan carré présente le buste du maréchal à l’avers et un aigle aux ailes déployées, magnifiquement ciselé, au revers.

Józef Piłsudski mourra un an plus tard, en 1935, d’un cancer du foie.

Seulement 300 exemplaires de cette splendide et très martiale monnaie d’essai ont été frappés, elle a été évaluée à 9 000 euros.

Monnaie Pologne

10 Zlotych, 1934, Warsaw, Extremely rare, SPL, Argent

Cinq merveilleuses merveilles du monde (Série #2)

Das Große Fass

Bacchus chez les germains

Médaille en or d’½ ducat

  • Catégorie : Médailles de collection
  • Pays émetteur : Allemagne
  • 2.800 €

 

On connaît le goût des allemands pour la bière en Bavière, mais l’on connaît peut-être moins celui du vin dans le land, pourtant voisin, du Bade-Wurtemberg… On poursuit donc cette revue avec beaucoup moins de sobriété que précédemment.

Connaissiez-vous les “tonneaux monstres” ?

Ceux-ci, en bois, avaient pour fonction principale depuis le XVIème siècle de contenir le vin perçu via les impôts. C’est pourquoi on les trouve d’ailleurs dans les caves des châteaux d’époque.

Si das Große Fass (littéralement “le gros tonneau”) de Heidelberg est réputé être le plus grand du monde (tout de même 221,726 litres de vin pour la dernière version de celui-ci), il paraîtrait que celui du château voisin de Ludwigsbourg en aurait eu un d’une contenance encore plus grande, de 5 430 hectolitres. 

Soit très exactement (on a fait le calcul) 706 375.35 bouteilles de vin.

Ca laisse songeur...

Reste que ces démesurés tonneaux furent, au final, remplis peu régulièrement. A Heidelberg, le premier fût fut (il fallait la faire) construit en 1591 puis brûla. Le second date de 1664 et fut un fût (il fallait la faire II) plus grand encore. On y fit (là ça ne marche plus) plus tard quelques aménagements et une reconstruction complète fut opérée en 1751. On y adjoignit d’ailleurs à cette occasion une piste de danse qui coiffe son sommet, marquant par là le tournant festif de son histoire et le point de départ d’une réputation qui n’est plus à faire et attire les touristes du monde entier de nos jours.

Dès le début du XIXème, le grand tonneau de Heidelberg reçoit d’ailleurs la visite d’un illustre touriste en la personne de Victor Hugo qui raconte cette expérience de sa vivante et précise plume dans “En voyage” (Tome 1) :

« Le Gros Tonneau dans le manoir de Heidelberg, c’est Rabelais logé chez Homère.

Le Gros Tonneau, couché sur le ventre dans la vaste cave qui l’abrite, présente l’aspect d’un navire sous la cale. Il a vingt-quatre pieds de diamètre et trente-trois pieds de long. Il porte à sa face antérieure un écusson rocaille où est sculpté le chiffre de l’électeur Charles-Théodore. Deux escaliers à deux étages serpentent alentour et montent jusqu’à une plate-forme posée sur son dos. (...) On la remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et on la vidait avec une pompe qui est encore là suspendue au mur. Cette futaille monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première fois qu’elle fut remplie, l’électeur dansa avec sa cour sur la plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide. »

Cette rare médaille en or d’½ ducat, d’époque, immortalise l’extraordinaire et imposant tonneau monstre de Heidelberg. On retrouve par ailleurs, sur la gravure, les sculptures en bois représentant l’Apothéose de Bacchus et qui ont aujourd’hui disparu.

Cette originale, bacchique et rare médaille en or du XVIIIème siècle a été évaluée à 2 800 euros.

Allemagne Module du 1/2 Ducat

Heidelberg Fass, 1716-1727, Rare, SUP, Or

Cinq merveilleuses merveilles du monde (Série #2)

EURO ET MONNAIE DE PARIS

Volez à moi

10 euros “Harry Potter” en argent

  • Catégorie : Euro de collection
  • Pays émetteur : France
  • 190 et 109 €

 

Notre désormais traditionnel intermède europhile n’est pas ancien. C’est même un perdreau une chouette de l’année. Mais il n’a pas été écrit que notre épisode ne devait compter que d’anciennes ou antiques raretés. Il s’adresse à tous les curieux et il se peut que, parmi eux - parmi vous - se trouvent des amateurs d’Harry Potter.

Voici donc deux monnaies de collection créées cette année par la Monnaie de Paris. La première, représentant la jolie Hedwige et ses chouettes plumes, est en argent et a été frappée à 5 000 exemplaires.

France 10 Euro

HARRY POTTER - HEDWIGE, 2021, FDC, Argent

La seconde, en argent toujours et à l’effigie du désormais célèbre sorcier, avec Dumbledore en arrière-plan, a également été frappée à 5 000 exemplaires. Au revers les emblèmes des maisons et sous le blason, la devise de Poudlard : Draco Dormiens Nunquam Titillandus (Ne chatouillez pas un dragon qui dort).

France 10 Euro

HARRY POTTER, 2021, FDC, Argent

Veuillez noter que, même si NumisCorner est revendeur officiel de la Monnaie de Paris et qu’il est possible que nos experts (mais chut !) organisent en secret des tournois de quidditch dans nos boutiques, les livraisons sont bien effectuées par facteur interposé et non par chouette voyageuse.

Cinq merveilleuses merveilles du monde (Série #2)

SOLDE DE TOUT COMPTE

Capitulation n’est pas raison

Billet de 18 sols de Zélande (18 stuivers)

  • Catégorie : Billet de collection
  • Pays émetteur : Pays-Bas
  • 5.500 €

Nous sommes en 1795, en pleine période des guerres de la Révolution Française.

En Janvier, le général Claude Ignace François Michaud pénètre en Hollande et occupe la Zélande, une province du sud-ouest.

Sa progression est notamment facilitée par le contexte. En effet, à la même époque, se déroule la Révolution batave. La capitulation de la province est promptement et rondement négociée avec Cornelis Gerrit Bijleveld.

En mars, afin de régler la solde des soldats français sur le sol zélandais, on émet alors 1 100 000 livres en billets de 5 Sols, 10 Sols, 1 Livre et 2 Livres françaises. A l’avers, est indiquée la valeur faciale en livres françaises et son équivalent en stuivers. Le présent billet de 2 Livres (soit 18 stuivers) est émis à seulement 100 000 exemplaires.

Reste que les commerçants zélandais sont réticents à les accepter comme moyen de paiement, ce qui est quelque peu contre-productif. Quelques mois plus tard, en août, ces billets sont donc retirés de la circulation et la presque totalité est brûlée. Ils sont par conséquents extrêmement rares.

On notera également que concomitamment, en France, cette année-là est celle de l’avènement du franc décimal et que la livre française vit alors ses derniers jours.

Cet exemplaire rarissime, fragile témoin papier des guerres de la Révolution française a été estimé à 5 500 euros.

Zélande 1795 2 Livres ou 18 Sols de Zélande

23 Mars 1795, Lafaurie 259

Cinq merveilleuses merveilles du monde (Série #2)

Languide Lagide

Grandeur et décadence

Octodrachme égyptien en or

  • Catégorie : Monnaies antiques de collection
  • Pays émetteur : Egypte (dynastie Lagide)
  • 58.500 €

 

Et pour achever cette pharaonique revue (modestie, quand tu nous tiens), une non moins pharaonique monnaie était indispensable. 

Πτολεμαῖος Φιλοπάτωρ, Ptolemaios Philopatôr (qui aime son père), autrement dit Ptolémée IV, est considéré comme celui ayant marqué le début de la décadence de la dynastie Lagide. Dynastie issue du partage de l’Empire d’Alexandre le Grand, l’Egypte ayant échu à l’un de ses généraux, Ptolémée.

Ne nous y trompons pas, donc, si les Lagides reprennent le titre de pharaon et sont numérotés en tant que tels, ils sont bien rois d’origine gréco-macédonienne.

Mais revenons donc à notre numéro IV qui règne de 222 à 204 avt. J.C. (ça ne nous rajeunit pas tout ça). Il est décrit comme influençable, fêtard invétéré, débauché notoire et très peu soucieux des affaires du royaume par l’historien antique Polybe* (rien que ça). Nous en revenons donc aux tonneaux mais qui ne sont pas faits du même bois, c'est certain. 

On trouve en filigrane de son histoire la figure de son sulfureux conseiller Sosibios. En effet, dès la mort de Ptolémée III, le conseiller assure l’avenir du futur roi en faisant illico assassiner sa mère, Bérénice II, son oncle et son demi-frère. Qui aime son père, certes, mais de toute évidence moins sa mère.

Oedipe n'a qu'à bien se tenir : place nette !

Toutefois, la méthode n’est pas nouvelle pour la dynastie et l’histoire se répètera plus tard.

Voici, en substance, ce que dit Polybe du roi :

« Aussitôt que Ptolémée surnommé Philopator, à la mort de son père, après avoir fait supprimer son frère Magas et ses partisans, eut pris le pouvoir en Égypte, se croyant délivré des périls intérieurs, par lui-même et grâce au crime indiqué, et débarrassé des dangers extérieurs par la Fortune, (...) s’abandonnant pour ces raisons à la sécurité du moment, il passait son règne dans un excès de festivités, se rendant invisible et inabordable aux gens de la cour et aux fonctionnaires qui administraient l’Égypte. (...) Le roi dont nous parlons, traitant avec négligence le détail de ces questions à cause de ses amours indignes et de ses ivresses insensées et continuelles, trouva tout naturellement en fort peu de temps des conspirateurs, et même plus d’un, qui en voulaient à la fois à sa vie et à son pouvoir (...). »

Malheureusement pour Ptolémée IV, les circonstances géopolitiques de l’époque ne sont pas favorables au règne apaisé et paresseux qui lui aurait fort bien convenu (et on le comprend, régner et ne rien faire d'autre que la fête, c'est quand même le pied). On vient l'ennuyer jusqu'en Egypte même avec plusieurs soulèvements successifs et la sécession de la Haute-Egypte. Quand ça veut pas...

D’un point de vue monétaire, la guerre contre les Séleucides, dont le pharaon sortira vainqueur suite à la bataille de Raphia, provoqua une inflation dans le pays. Pour la contrer, le bronze fut dévalué. Un statère valut désormais non plus 4 drachmes et quelques mais 16 drachmes de bronze. Conséquence, l’argent fut thésaurisé et sa circulation se raréfia.

Inflation 1 - Ptolémée IV 0

Ce splendide octodrachme en or fut frappé dans la mythique cité d’Alexandrie et immortalise l'indolent souverain, trident à l’épaule, coiffé d’un diadème. L’année de frappe est estimée entre 221 et 205 avt. J.C..

Cette splendeur antique, qui pèse un peu plus de 27 grammes, a été évaluée à 58 500 euros.

Monnaie Égypte

Ptolémée IV, Octodrachm, 221-205 BC, Alexandrie, Gradée

Ainsi se conclut ce second recueil de merveilles numismatiques.

Peut-être vous aura-t-il inspiré, et à coup sûr, nous l’espérons, vous aura-t-il fait voyager.

*On notera, comme pour tous les historiens de l'antiquité, que les évaluations et descriptions évoluent avec le temps et que les avis des historiens peuvent diverger à ce sujet.


ICONOGRAPHIE

  • "Through Sea and Air" par Charles Napier Hemy (1910)
  • "Les Muses quittent Apollon, leur père, pour aller éclairer le monde" par Gustave Moreau (1868)
  • "Reprodukcja obrazu Jerzego Hulewicza", dessin d'après photographie signé Mulewicz (1935)
  • "Das grosse Heidelberger Fass. 212 422 Ltr. fassend", collection privée de cartes postales
  • Gravure imaginant le Phare d'Alexandrie (Égypte), tirée de l'ouvrage Entwurf einer historischen Architektur de Johann Bernhard Fischer von Erlach (1721)
  • "Il Barbagianni" par Valentine Cameron Prinsep (1863)
  • "A Zeeland Ship and Other Dutch Vessels off Flushing" par Jan Baptist Bonnecroy (XVIIème siècle)

SOURCES

Sélection publiée le 24/09/2021