Monnaies remarquables : la Masse d'or de Philippe le Bel

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Jacques Molay

Illustration : "Jacques de Molay, grand maître des Templiers, allant à la mort" par Fleury François Richard (1806)

 

Série "Les monnaies remarquables"

Cet article est le premier d’une série d’articles destinée à mettre en lumière des monnaies remarquables autant d'un point de vue historique que qualitatif afin de vous fournir ici un éclairage historique approfondi  sur chacune. Au-delà de l’objet, découvrez l’histoire qui l’accompagne.

Et pour commencer, nous allons parler d'une splendide monnaie d'or, la Masse d'Or de Philippe IV le Bel.

 

Les pièces remarquables : la Masse d'or de Philippe IV le Bel. Plus d'infos : https://goo.gl/MeAWjp

Publié par NumisCorner.com sur mardi 17 octobre 2017

 

 

EPISODE 1 - LA MASSE D'OR PHILIPPE IV LE BEL (FRANCE)

Notre histoire commence au coeur du Moyen-Age, au temps lointain des dernières croisades, des chevaliers et des Templiers. En cette fin de XIIIème siècle, en 1268 précisément, naît à Fontainebleau un roi. Fils de Philippe III le Hardi et petit-fils de Saint-Louis, ce roi capétien va frapper son règne du sceau de la modernité, de l'inflexibilité mais aussi de celui d’affaires retentissantes.

I – LE CONTEXTE HISTORIQUE


1285 en France.

Le roi Philippe III est mort, vive le roi Philippe IV !

Philippe IV Le BelBeau, réputé pugnace, volontariste et intraitable, Philippe IV est sacré à Reims en Janvier 1286. Il sera nommé tour à tour Philippe le Bel et le Roi de Fer. Bien des siècles plus tard, il deviendra le premier des Rois Maudits sous la plume du romancier Maurice Druon.

Son règne est marqué par une volonté farouche de modernisation du royaume et, surtout, de centralisation du pouvoir. Ses décisions actent notamment le début de la fin pour le système féodal. Il fait évoluer le royaume tant sur le plan politique, qu'administratif et... monétaire.

Illustration : "Philippe IV, dit le Bel, roi De France" par Jean Louis Bézard (1837)

On notera toutefois que les historiens s’accordent plus ou moins sur le supposé caractère intraitable du roi. Le peu de témoignages de l’époque tend plutôt à décrire quelqu’un de doux et calme alors que ses réformes appellent plutôt à un sentiment de fermeté et de droiture.

“Un des témoins entendus dans le procès de Bernard Saisset (...) rapporta que l’évêque, parlant de Philippe le Bel, lui avait dit : “Notre roi ressemble au duc, le plus beau des oiseaux, et qui ne vaut rien ; c’est le plus bel homme du monde, mais il ne sait que regarder les gens fixement sans parler.”

Histoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution. 3, Saint Louis, Philippe le Bel, les derniers capétiens directs (1226-1328) / par Ch.-V. Langlois

Jeanne de Navarre

Peu avant son sacre, il épouse Jeanne de Navarre et enrichit ainsi son futur royaume avec la Champagne, la Brie et la Navarre. Ce qui fera par ailleurs de lui le premier roi de France à porter le titre de Roi de Navarre. Afin de l’assister dans la gestion du royaume,  il s’entoure de “légistes” qui l’aideront dans sa réforme de l’administration.

Illustration : Jean Le Noir "Miniature from Hours of Jeanne de Navarre". 1336-40 Paris, Bibliotheque nationale de France.

“Les légistes sont les créateurs d’une France moderne, centralisée par et pour l’administration, égalitaire dans une commune soumission au pouvoir royal. Mais si les juristes n’ont fait qu’influencer les rois anglais du XIIème siècle, s’ils n’ont fait que conseiller avec efficacité et discrétion un Saint Louis (...) ils sont, sous Philippe le Bel, les véritables maître du pouvoir. La période est complètement occupée par une lutte sous tous les fronts entre les barons, qui défendent une société féodale et privilégiée, et les légistes, émanation de la “classe moyenne”, qui veulent promouvoir une société sans autre privilège que l’Etat.”

"Les légistes et le gouvernement de Philippe le Bel" par Jean Favier
Journal des savants  Année 1969  Volume 2  Numéro 1  pp. 92-108

Les lignes directrices du règne de Philippe le Bel sont d’asseoir une monarchie toute puissante, l’extension du domaine royal, un système fiscal relativement lourd mais ciblé et une politique monétaire délicate afin de stabiliser les finances du royaume.

 

Sceau de Philippe le Bel

Illustration : Philippe IV le Bel d'après le Recueil des rois de France de Jean Du Tillet. Peinture réalisée d'après l'image gravée sur le grand sceau du roi. Un médaillon, au milieu de la partie inférieure de la bordure, présente l'image du contre-sceau royal

UNE ADMINISTRATION CENTRALE ET REFORMATRICE

Philippe le Bel est l’artisan d’une refonte de l’administration royale complète en créant trois sections :

  • Le Parlement : certains membres de la noblesse et du clergé y sont chargés de rendre la justice au nom du Roi. Ils sont appuyés en cela par des experts juridiques dont certains devinrent ensuite les fameux légistes, conseillers du roi.

  • Le Conseil du Roi : les membres de la famille royale et la grande noblesse y discutent des problématiques politiques du pays.

  • La Chambre des Comptes : destinée à la gestion des finances publiques et notamment ouverte à la bourgeoisie.

UNE POLITIQUE ECONOMIQUE DELICATE


Afin d’alimenter le Trésor Royal et de financer l’extension du domaine royal, la mise en place d’une administration étendue et la guerre en Flandre, Philippe IV met en place une politique fiscale importante pour ne pas dire - si vous me passez l’expression - imposante.

L’équilibre des dépenses et des recettes devenant dangereusement précaire et les emprunts n’y suffisant plus, il cherche constamment d’autres sources de revenus et décide finalement d’expulser les banquiers Juifs et Lombards du royaume tout en confisquant leurs biens qui atterrissent directement dans le Trésor Royal.

Il crée également de nouveaux impôts, comme par exemple cette taxe sur les ventes surnommée la “maltôte” (mal-levée) par le peuple. Le terme restera.

Il s’attelle également à prendre sa part des revenus du clergé, ce qui déclenche un conflit sévère avec le pape Boniface VIII et, malgré une menace d’excommunication, finit par avoir gain de cause. Cette fois, deux buts seront servis : financer le Trésor mais aussi signifier la prépondérance du pouvoir royal sur celui de la papauté.

Jacques de Molay

Dans la même veine de la politique “d’une pierre deux coups”, en 1307, Philippe le Bel est à l’origine de l’arrestation des puissants chevaliers de l’Ordre du Temple - qui dépendent entièrement du Pape - pour hérésie. Les accusant de pratiques obscènes il est à l’origine directe de la fin des Templiers.

C’est d’ailleurs en 1314, lors de l’exécution du dernier maître de l’Ordre, Jacques de Molay, que sera prononcée la fameuse malédiction qui inspirera à Maurice Druon, quelques siècles plus tard, la saga des Rois Maudits :

 […] Je vois ici mon jugement où mourir me convient librement ; Dieu sait qui a tort, qui a péché. Il va bientôt arriver malheur à ceux qui nous ont condamnés à tort : Dieu vengera notre mort. […] ”

Comme on s’en doute, les biens des Templiers sont confisqués et vont directement - je vous le donne en mille - au Trésor Royal.

Jamais deux sans trois : Philippe le Bel est le premier à interdire aux seigneurs de prélever sans la royale autorisation les taxes d’amortissement et de franc-fief, les droits d’aubaine, d’épaves et de bâtardise. Donnant ainsi un sacré coup de canif dans l’autorité féodale au profit - bien entendu - de l’autorité royale.

Il interdit également la monnaie féodale à l’exception de quelques 30 feudataires qui subsistent encore en 1328.


UNE POLITIQUE MONETAIRE INSTABLE… ET ROYALE


Le voici seul maître en son royaume.

Toutefois, la crise économique sous son règne est sévère, notamment en raison d’une politique monétaire très instable et d’une pénurie de métaux tels que l’argent. Plusieurs dévaluations et réévaluations perturbent le cours de la monnaie.

Au tout début de son règne, les deniers tournois ont perdu de leur valeur en raison de l’usure et du cours de l’argent. Les nouveaux sont frappés avec un taux d’argent moindre afin de pallier le manque de matière première.

On spécule en Europe sur les cours de l’argent et le prix d’achat proposé par la France est insuffisant pour couvrir les besoins en émission des Gros Tournois (pièces en argent créées par Saint-Louis). On finit par manquer de numéraire au profit de la monnaie dite “noire” en billon. Mais même celle-ci vient à manquer et payer ses achats quotidiens devient difficile.

De 1295 à 1305, on assiste à une série de dévaluations, suivie de 1306 à 1311 par une série de réévaluations partielles.

En 1302, afin de tenter de résoudre le problème du manque de numéraire, le roi propose même à la grande noblesse de faire fondre son argenterie.

En 1306, Philippe le Bel annonce le passage d’une monnaie faible à une monnaie forte.


Repère


Comparativement à une monnaie faible, une monnaie forte n’est pas sujette à l'inflation, a du poids sur le marché des devises et est émise en quantité réduite



Tour du TempleLa même année, les loyers parisiens triplent, les parisiens se soulèvent, le roi se réfugie à la tour du Temple qui sert alors de banque de dépôt pour le trésor royal.

“(...)Le roi de France Philippe IV voulut, ainsi qu'il l'avait promis auparavant au pape Benoît XI, rétablir en bon état la monnaie ayant cours dans tout le royaume ; et il fit ordonner, vers la fête de saint Jean Baptiste, partout par les villes et les châteaux du royaume, ainsi qu'il fut consigné dans l'acte, qu'à partir de la Nativité de la Vierge en septembre, tous les contrats seraient passés en bonne monnaie, à la valeur de la monnaie ayant cours au temps de son aïeul Saint Louis, et que tous les revenus et loyers des maisons seraient versés en bonne monnaie. C'est pour cette raison qu'une révolte éclata et beaucoup d'autres par la suite.”

Extrait de la Chronique de Jean de Saint-Victor (Classes BNF)

Le Conseil se réunit et décide finalement que les loyers seront réglés à “taux réel”. Le roi ne manquera toutefois pas de faire pendre “quelques uns” des émeutiers (vingt-huit tout de même) aux portes de Paris pour la forme.

Les types de monnaie se multiplient, créant un sentiment d’instabilité chronique. Par exemple, la “Maille demie” en argent (1296), la “Maille tierce” ou encore le “Gros affaibli”. Chacune étant constituée d’une proportion d’argent pur différente. Pour les pièces en billon, c’est la même frénésie : entre autres, le “Toulousain” (1291 et 1308), le “Double parisi” et le “Double tournois” (1291 à 1308). Au final, 12 monnaies de billon, 3 monnaies d’argent et 6 monnaies d’or seront émises au cours de ses 29 années de règne.

Soit presque une par an en moyenne.

 

Maille Tierce


Ci-contre, une Maille tierce en argent.

Une partie de l’explication de ces émissions multiples réside notamment dans le fait que, lors de la frappe de monnaie, un pourcentage (équivalent à une sorte d’impôt) est conservé par le Trésor Royal. Source de revenus non négligeable, donc.

L’instabilité subsistera jusqu’en 1329 lorsque le cours de l’argent entamera un reflux, permettant à son neveu Philippe VI de Valois de stabiliser le système avant que la Guerre de Cent Ans ne vienne anéantir ses efforts.

Toutefois, au cours de son règne, Philippe IV procède à une réelle innovation : la mise en circulation de manière durable de la monnaie or en parallèle de la monnaie argent, marquant ainsi le retour du bimétallisme dans le système monétaire du royaume. Celle-ci répond à un besoin de monnaie pouvant servir au commerce international en pleine expansion et pour lequel les monnaies en billon ne suffisent pas.


Repère


Le bimétallisme est un système monétaire consistant à autoriser l’usage de deux métaux étalons au lieu d’un seul. Comme par exemple ici l’or et l’argent.



On notera toutefois qu’à moins qu’il ne s’agisse d’une monnaie forte cela pose des problèmes dans le cas où la valeur nominale d’une pièce est supérieure à la valeur réelle du métal. Ce qui, vu le cours instable en ce temps là, provoque de nombreux problèmes, notamment pour l’argent. 

II - LA MASSE D’OR DE PHILIPPE LE BEL


Au cours de son règne, Philippe le Bel créera 5 (ou 6 selon les historiens) monnaies or.

  • Le Petit Royal d’or de 1290 à 1291
  • La Masse d’or de 1296 à 1303
  • La Chaise d’or en 1303
  • Le Mantelet d’or en 1305
  • L’Agnel d’or en 1311
  • Le Florin d’or dit “à la Reine”*

* L’attribution de cette monnaie diverge selon les spécialistes. Duplessy l’attribue à Philippe le Bel alors que Ciani l’attribue à son père Philippe III le Hardi.

DESCRIPTIF DE LA MASSE D’OR




Emission :

 

La Masse d’or est émise pour la première fois le 10 Janvier 1296. Elle est aussi appelée Florin, Grand Florin, Gros royal ou Denier à la masse. Il s’agissait alors de la plus grosse pièce frappée. Elle est rare et extrêmement recherchée par les collectionneurs.

Son diamètre est de 31mm pour un poids de 7.09 grammes.

L’avers :

 

Masse d'or avers

La pièce représente sur son avers le roi vêtu d’un manteau fermé à l’épaule droite, assis sur le trône de Dagobert. Il tient dans sa main droite un sceptre et dans sa main gauche une fleur de lys.

Le champ (pourtour intérieur de la pièce) est orné d’un arc (polylobe) de fleurs de lys. On discerne l’inscription “Rex Philippus” dans l’arc supérieur. Le polylobe permet de le différencier de l’iconographie du Petit royal d’or.

“Ce type de représentation est tout à fait caractéristique de l’esprit qui anime le roi et son entourage en cette fin du XIIIème siècle. Il est alors aux prises avec des dépenses exceptionnelles et se lance dans une politique monétaire qui l’amène à multiplier les émissions. Dans le même temps, il s’attache à se séparer du commun des mortels, introduit un nouveau hiératisme, et il apparaît comme un fanatique de l’autorité monarchique. Dans ces conditions, la représentation du roi en majesté sur ses monnaies d’or s’explique très facilement. L’image du souverain est associée au métal le plus noble et à la plus forte valeur en cours.”

"Revue européenne des sciences sociales : La monnaie, personnage historique” - Tome XLV - Yves Coativy

Le revers :

 

Le revers présente une croix feuillue et fleurdelisée avec quadrilobe au centre et quadrilobe extérieur aux angles tréflés.

Autres considérations :

 

 

On note une certaine similitude avec le “Sceau de Majesté” de l’époque (de fin 1285 à 1314) via la figure du roi assis. Il est probable que les mêmes artistes ont travaillé pour les ateliers monétaires et les chancelleries.

Sur l'image ci-dessus : à gauche "Peinture réalisée d'après l'image gravée sur le grand sceau du roi. Un médaillon, au milieu de la partie inférieure de la bordure, présente l'image du contre-sceau royal", à droite l'avers de la Masse.

L'ATELIER

Malgré les divers signes distinctifs apparaissant sur les légendes des pièces frappées sous Philippe IV le Bel nous ne disposons à l’heure actuelle d’aucune clé permettant de savoir si cela a à voir avec l’éventualité d’une différence d’atelier.

LA RARETE

La pièce présentée ici est extrêmement rare, notamment en raison de sa qualité et de son état de conservation exceptionnels.

 


 



SOURCES

Histoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution. 3, Saint Louis, Philippe le Bel, les derniers capétiens directs (1226-1328) / par Ch.-V. Langlois”

"Les légistes et le gouvernement de Philippe le Bel" par Jean Favier - Journal des savants , Année 1969  Volume 2,  Numéro 1,  pp. 92-108

"Revue européenne des sciences sociales : La monnaie, personnage historique” - Tome XLV - Yves Coativy

Alex-Bernardini.fr http://www.alex-bernardini.fr/histoire/philippe-le-bel.php

Herodote .net https://www.herodote.net/Philippe_IV_le_Bel_1268_1314_-synthese-91.php

L’histoire de France http://www.histoire-france.net/moyen/philippe-le-bel

Imago Mundi http://www.cosmovisions.com/feodalite-fin.htm#wwCulhxxqtj6tk6l.99

Sacra Moneta http://www.sacra-moneta.com/Numismatique-medievale/La-politique-monetaire-trouble-de-Philippe-le-Bel.html

Classes BNF http://classes.bnf.fr/franc/nav/droite/dte_crise.htm

 

Sélection publiée le 17/10/2017
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