Les trésors cachés de la Chambre de Commerce de Rouen Chapitre 1 : les jetons

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Jean-Baptiste-Camille Corot - Rouen, une vue panoramique de la Seine au premier plan

Photo : "Rouen, une vue panoramique de la Seine au premier plan" par Jean-Baptiste-Camille Corot




Au fil de la Seine, il n’y a pas que Paris…

Au gré de ses méandres, en plein coeur de la Normandie, il y a aussi Rouen.



Fondée par les romains sous le règne d’Auguste, celle-ci répond alors au doux nom de Rotomagus.

Souvent occupée au cours des siècles, des vikings aux anglais - qui y brûlèrent d’ailleurs Jeanne d’Arc sur la place du Vieux-Marché un beau jour de Mai de l’an 1431 - en passant par les prussiens en 1870, elle reste longtemps la deuxième ville de France après Paris.

Ville de nature profondément commerçante, notamment en raison de sa position stratégique. Étape fluviale entre la capitale et le port du Havre, port marchand, il était donc logique qu’y soit créé, en 1601, le second bureau du commerce après celui de Marseille.

Normandie, Charles-François-Frédéric de Montmorency-Luxembourg, gouverneur de Normandie, Jeton, Non signé, 31mm

Normandie, Charles-François-Frédéric de Montmorency-Luxembourg, gouverneur de Normandie, Jeton


La Chambre de Commerce de Rouen


C’est en 1703, que celui-ci prend finalement le nom de Chambre de Commerce, sous le règne ensoleillé de Louis XIV.



Par arrêt du Conseil du 19 juin 1703 portant règlement pour l'établissement d'une Chambre particulière de commerce dans la ville de Rouen, la Chambre est composée du prieur, de deux juges consuls, du procureur syndic de la juridiction consulaire et de cinq marchands ou négociants élus, soit en tout neuf syndics.


Marché à Rouen de Charles Hoguet 1859


C’est donc une institution riche en histoire qui a confié à NumisCorner le soin d’expertiser son inventaire de jetons et médailles en or, argent et bronze en Juillet dernier, à l’occasion de son déménagement.

C’est suite à cette expertise que nous avons fait l’acquisition de l’intégralité du fond, soit en tout près de 2 000 jetons et médailles datant, pour les plus anciens, du temps de Louis XIV.

Un véritable trésor historique.



Ci-contre: "Marché à Rouen" par Charles Hoguet (1859)


Les Jetons


Usage, histoire et jetons remarquables



Louis XIV


Sous le règne de Louis XIV, le jeton est particulièrement en cour(s) (jeu de mot) et les jetons de cette époque se distinguent notamment par l’extrême qualité de leur gravure. C’est donc tout naturellement que la toute neuve Chambre de Commerce s’en trouve dotée.

L’arrêt du 29 Juin prévoit ainsi la création de jetons de présence qui seront payés aux syndics à la fin de chacune des assemblées.

Quelques mois plus tard, en février 1704, 1803 jetons d’argent sont donc livrés à la Chambre par Nicolas Mesnager, alors délégué au Conseil du Commerce.




Jeton frappé à l'occasion de la fondation de la Chambre de Commerce de Rouen en 1703. Buste exceptionnel de Louis XIV. Très rare.

Ce tout premier type comporte, au droit, autour du buste de Louis XIV, la légende “Ludovico magno commercii protectori” (Louis le Grand, protecteur du commerce). Dessous, sont indiqués le millésime, 1703, et les initiales du graveur Thomas Bernard.

Au revers, au-dessus de deux cartouches portant les armes de Rouen et celles de la Normandie, on retrouve les symboles royaux du soleil, du lys ainsi que des abeilles. De part et d’autre du soleil, on lit “Sole fovente ditescunt” (Ils s’enrichissent à la faveur du soleil).

Cette légende rappelle la politique très active menée par Colbert et Louis XIV en faveur du développement de la marine marchande et l’investissement de l’Etat dans celui-ci.



Vue de la ville, du port et de la cathédrale de Rouen prise de l'autre côté de la rivière

Illustration : "Vue de la ville, du port et de la cathédrale de Rouen prise de l'autre côté de la rivière" (XVIIIème siècle - Gallica BNF)


Dans un premier temps, ces jetons sont distribués aux inspecteurs royaux et négociants assistant aux assemblées puis, dans un second temps, également aux anciens prieurs et juges consuls. Et les assemblées sont fréquentes et nombreuses.

Libre à chacun ensuite de les conserver ou bien de les échanger contre monnaie sonnante et trébuchante à raison d'une livre et quinze sols par jeton.

A ce rythme, les 1803 premiers jetons sont rapidement épuisés et, dès février 1706, on doit procéder à de nouvelles frappes, désormais régulières.



Portrait de Louis XIV (détail) par Nicolas-René Jollain Le Vieux

Illustration : "Portrait de Louis XIV" par Nicolas-René Jollain Le Vieux (XVIIème siècle)


L’usure des coins venant, on en profite pour modifier la gravure.



Jeton : Louis XIV Chambre De Commerce De Rouen, 1707

Jeton (avers) : Louis XIV Chambre De Commerce De Rouen,1707. Très rare.

Jeton : Louis XIV Chambre De Commerce De Rouen, 1712

Jeton (avers) : Louis XIV Chambre De Commerce De Rouen, 1712. Rare.


Sur les deux exemples ci-dessus (1707 & 1712), au droit, le buste de Louis XIV subit de légères modifications, notamment au niveau de la perruque et du profil. Sur le droit de 1712, on distingue nettement une couronne de lauriers. Sur la version de 1707, les initiales du graveur ne sont pas visibles, en 1712, ce sont probablement celles d’Henri Breton.


Le revers varie également.



Jeton : Louis XIV Chambre De Commerce De Rouen, 1707

Jeton (revers) : Louis XIV Chambre De Commerce De Rouen,1707. Très rare.

Jeton : Louis XIV Chambre De Commerce De Rouen, 1712

Jeton (revers) : Louis XIV Chambre De Commerce De Rouen, 1712. Rare.


On y voit apparaître la symbolique associée au dieu romain Mercure, dieu du négoce, du commerce.

Pour celui de 1707, ce sera le caducée de Mercure tenu par deux mains, entouré des armes de la Normandie et de la ville de Rouen.

Pour celui de 1712, Mercure, assis sur des ballots, la tête tournée aux trois quarts, contemple, le port, la Seine et la ville de Rouen en arrière-plan.

Les jours s’en vont, les rois meurent et la rade de Rouen demeure.



Eugène Boudin - Rouen, vue prise du Cours de la Reine

Illustration : "Rouen, vue prise du Cours de la Reine" par Eugène Boudin - 1895


Louis XV



Jeton Louis XV, Chambre de commerce de Rouen, 1719 (buste juvénile)

Jeton Louis XV, Chambre de commerce de Rouen, 1719 (buste juvénile)

Jeton Louis XV, Chambre de commerce de Rouen, 1721 (buste adolescent)

Jeton Louis XV, Chambre de commerce de Rouen, 1721 (buste adolescent)

Jeton Louis XV, Réunion des marchands de Rouen, 1750

Jeton Louis XV, Réunion des marchands de Rouen, 1750


En 1719, alors que Louis XV est encore très jeune et que le duc d’Orléans est régent, il apparaît pour la première fois, enfant, sur l’avers. En 1721, le buste est celui du futur roi adolescent. Puis, enfin, c’est celui du roi adulte comme dans l’exemple ci-dessus en 1750.




Louis XV Chambre De Commerce De Rouen, Duvivier, 1752


Ici, pour ce jeton en bronze et non plus argent, au revers, grâce au graveur Duvivier, Mercure prend son envol et domine la ville avec un caducée dans la main droite et... une corne d’abondance dans sa main gauche.

Tout un symbole.



Mercure Cristofano Gherardi

Illustration : "Mercure" fresque par Cristofano Gherardi (XVIème siècle)


Révolution et Premier Empire



Lorsque la Révolution survient, l’ordre s’en trouve bouleversé.


On note sur ce jeton de 1797 la légende modifiée du revers “Société du Commerce de Rouen 8 Frimaire An V”.

La Chambre de Commerce est pleinement rétablie dans ses fonctions sous le Consulat grâce à l’arrêté du 3 nivôse de l’an XI (24 décembre 1802).

Et c’est seulement 6 ans plus tard, en 1808, deux ans tout juste après la proclamation de l’Empire par Napoléon Bonabarte, que l’on remet en marche la production de nouveaux jetons.

France, Jeton, Chamber of Commerce, Chambre de Commerce de Rouen, 1797, SUP+

Jeton, Chambre de Commerce de Rouen, 1797


Ce sera le graveur général des monnaies Tiolier, nommé par Napoléon lui-même et notamment concepteur des premiers types de napoléons, qui se charge de leur création.




Jeton Chambre de Commerce de Rouen, Tiolier


Il leur donne alors une forme octogonale. Il reprend la figure de Mercure conçue par Duvivier pour l’avers. En bas, la signature de Tiolier. Au revers la mention “Chambre de Commerce de Rouen” entourée d’une couronne de lauriers et de feuilles de chêne.



François Gérard, Charles X deFrance - Photo du tableau par Dguendel, palais de Tau à Reims

Illustration : "François Gérard, Charles X deFrance" - Photo du tableau par Dguendel, palais de Tau à Reims


Restauration





Il n’y a pas que la royauté qui se trouve restaurée.


La forme circulaire et l’avers à l’effigie du régnant le sont également.

Au revers, en revanche, on conserve les rameaux de laurier et de chêne, entourant la simple légende “Chambre de Commerce de Rouen”.

Charles X Chambre De Commerce De Rouen

Jeton (revers) Charles X, Chambre De Commerce De Rouen





De gauche à droite : "Louis XVIII Chambre De Commerce De Rouen" (très rare) et "Charles X Chambre De Commerce De Rouen" (très rare)


Le jeton à l’effigie de Louis XVIII est conçu par Depaulis et Depuymaurin. La légende précise “Louis XVIII, roi de France et de Navarre”.

Pour Charles X, le buste est signé Gayrard et la légende repasse au latin “Carolus X Rex Franciae”.

En 1818, l’on peut échanger ses jetons de présence contre une pièce d'argent de 5 francs de 25 grammes. L’usage est par ailleurs maintenu jusqu’à la fin du XIXème siècle.



Le pont suspendu de Rouen (1835-1884) - Lithographie de I. Deroy, 21 x 30,5 cm, extraite de La France en miniature tome III, page 67

Illustration : Le pont suspendu de Rouen (1835-1884) - Lithographie de I. Deroy, 21 x 30,5 cm, extraite de La France en miniature tome III, page 67 (vers 1865)


De la IIème République à nos jours


A la chute de la monarchie de Juillet, en 1848, l’usage d’effigies royales est définitivement proscrit.


On décide alors de créer de nouveaux coins sur base de ceux de forme octogonale de Tiolier.




Jeton en vermeil, Chambre de Commerce de Rouen, 1802, Lecomte (rare)


La tâche est confiée à Lecomte, graveur à Rouen de son état, qui apporte une touche de modernité au paysage rouennais survolé par Mercure.

On y voit alors apparaître le pont suspendu inauguré en 1846 dans le but d’accompagner le développement industriel de la rive gauche. Un bateau à aubes, plusieurs clochers et de hautes maisons modernes font également leur apparition.

Dans l’exemple ci-dessus, une légende légèrement différente sur le revers, mentionnant notamment en chiffres romains l’année de création de la chambre. Le jeton n’est plus en argent mais en vermeil.

Par la suite, le seul bouleversement notable a lieu dans les années 60 avec le vent de renouveau créatif soufflé par la graveuse Coëffin, native de la ville de Rouen.




Jeton en or de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Rouen, gravé par J. H. Coëffin. Années 1960-1970. Poinçon corne 3 (or 18 carats). De la plus haute rareté.


Initialement en argent puis produit également en grande quantité en bronze, le jeton présenté ici est en or. Très rare et d’une qualité (Fleur de Coin) exceptionnelle on y voit sur l’avers un profil du dieu Mercure et sur le revers un dauphin posé sur une ancre dont la verge figure la flèche de la cathédrale de Rouen.

Loin de constituer l’essentiel de cet extraordinaire fond, les jetons n’en constituent qu’une partie. Lors d’un prochain article, nous aborderons les médailles.


 




Article réalisé en collaboration avec Steve Achache, expert NumisCorner



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REMERCIEMENTS

  • Christophe Sobottka
  • Franck Fourgereau

SOURCES

Sélection publiée le 08/10/2018
Thèmes de l'article :
Collection Histoire